Youssoupha : L’interview “racines”
Depuis le 12 octobre dernier, Youssoupha est parti Sur les chemins du retour. Avec ce nouvel album, boosté par la polémique d'Eric Zemmour autour du titre A Force de le dire, Youss' montre qu'il est un MC hors pair doublé d'un lyriciste hors pair. Et pour ceux qui, comme moi, ont eu la chance de le rencontrer, il est aussi un observateur d'une rare clairvoyance sur la société française. Petite ITW autour son appartenance à cette société...
« J'aime le rap français, c'est une espèce de déclaration d'amour à cette musique-là. Mais s'il n'y avait pas ça, est-ce que ma résidence serait la même ? »
Comment tu expliques le visuel de ta pochette, le côté transit à l'aéroport ?
Youssoupha : L'idée est venue d'une discussion avec mon
graphiste, qui s'appelle Fifou et qui est vraiment un « photographiste »,
comme il aime à s'appeler, référence du rap français puisqu'il a bossé avec La
Fouine, Booba, Mokobé... Je lui disais que sur cet album, je voulais raconter que
je ne considérais pas la France comme une fin en soi, que je peux m'enrichir d'autres
cultures et que j'ai beaucoup appris de mes voyages récents. Il me disait :
« tu veux qu'on fasse un truc avec l'Afrique » et je lui ai répondu :
« non, pas seulement l'Afrique, c'est le côté être un peu de partout et
être à la recherche ce qu'il y a d'enrichissant dans toutes les cultures et
toutes les destinations. » Il m'a dit : « en fait, t'es un peu
en transit. » Et on a pensé au personnage de Tom Hanks dans le film de Spielberg,
Le Terminal pour créer cette pochette
qui raconte une histoire, suscite la curiosité tout en parlant aux gens quand
on la voit. Et ça été plutôt réussi puisque dans le livret, on me voit en
pleine écriture dans les salles d'embarquement ou à galérer dans les tapis roulant
qui servent les bagages.
Justement sur ton intro, Aéroport, tu dis « rien ne me retient en France à part le rap français. » C'est vrai ?
Youssoupha : C'est quelque chose que je ressens mais c'est
encore pire que ça. Je le mets à la forme interrogative et je me demande :
« mais qu'est-ce qui me retient encore en France à part le rap français ? »
Parce que je sais que l'une des raisons qui fait que je suis en permanence en France,
que je ne suis pas à la fois à New-York, Kinshasa et Dakar, c'est le fait que c'est
ici que j'ai mon public et que ma musique est la plus exaltante. Parce que j'aime
le rap français, c'est une espèce de déclaration d'amour à cette musique-là.
Mais s'il n'y avait pas ça, est-ce que ma résidence serait la même ? Je ne
dis pas que j'aurais tourné le dos à la France mais j'aurais bien aimé avoir
une vie qui me permettrait de voyager plus. J'estime qu'aujourd'hui, on peut
prendre le monde comme terrain de jeu. En 2009, c'est fini de se mettre dans
des cases d'identité nationale.
L'Afrique est très présente dans ton album. C'est quoi tes liens avec ce continent, Dakar, Kinshasa ?
Youssoupha : Alors, Kinshasa c'est la ville qui m'a vue
naître. C'est ma terre natale. La capitale de l'ex-Zaïre, maintenant du Congo. J'avais
mal vécu à l'époque le déracinement. Je suis parti quand j'avais 10 ans, en âge
de comprendre et juste au moment où on commence à se construire. On m'avait dit
que finalement, ça allait bien se passer, qu'ici j'allais trouver une sorte d'Eldorado.
Y'a eu quelques désillusions, des bonnes choses aussi. J'aime la langue, la littérature,
la culture, la chanson, le rap français. Et j'ai pas aimé la vie du ghetto,
dans les banlieues, la manière dont on considère, dont on traite les gens. Tous
les aprioris négatifs sur l'immigration, ça je l'ai un peu moins bien vécu. Mes
racines, je n'ai jamais voulu y renoncer. C'est mon père qui est congolais et c'est
un grand chanteur de rumba zaïroise à l'époque et c'est ma mère qui est
sénégalaise. Donc je garde aussi un rapport fort avec le Sénégal, pays de ma
mère et de ma grand-mère, c'est ce qui a constitué ma culture, c'est pour ça
que je m'appelle Youssoupha. Y'a déjà ce brassage-là et je ne veux pas renoncer
à ça. Je veux plutôt le mixer. C'est à l'image du clip de L'Effet Papillon. Mon inspiration africaine a des effets sur mon
public ici en France et tout ce que j'ai pu apprendre du rap français, aujourd'hui,
quand je repart à Kinshasa, les gens me disent : « Ouah ! Ce que
t'es devenu, c'est incroyable ! Ici on reçoit les clips et tout ! »
Et ça, je l'ai découvert grâce à ma vie française. L'un implique l'autre et j'aime
bien quand c'est sous cette forme-là.
Clip L'Effet Papillon
Tu parles de tes désillusions françaises. Tu as un morceau qui s'appelle Le ghetto n'est pas un abri. Pas vraiment un discours répandu dans le rap aujourd'hui...
Youssoupha : Déjà, pour moi, c'est un souci d'héritage par rapport aux précédentes générations de l'immigration. J'ai la conviction qu'on a eu des parents, pour toute la jeunesse issue de parents immigrés, qui se sont battus pour nous donner une vie meilleure. C'est un problème social, l'immigration. Je ne vais pas refaire cette histoire-là. Mais il y a eu un grand flux d'immigrants, la France en a eu besoin, comme d'autres pays d'occidents et finalement, on ne savait pas trop quoi faire de ces gens. Y'avait beaucoup d'apriori, de préjugés, y'avait un concept de cités transit, on mettait les gens dans des endroits un peu délabrés, on les parquait un peu. Mais voilà, le but c'était dans sortir. C'était même le discours social de l'Etat à l'époque. Les parents essayaient de trimer en faisant profil bas pour que leurs enfants puissent s'en sortir. Et je suis quand même un peu navré que le discours, dans le rap, ce soit : « je ne quitterais jamais mon ghetto et c'est génial ! » Moi, ma tante avec qui j'ai grandi ici, elle a tout fait pour qu'on puisse s'en sortir. C'est pas pour que, moi, je dise aujourd'hui à mon fils qu'un ascenseur qui pue la pisse, c'est super en fait, un endroit où la police rôde en permanence, où elle toise les gens, où y'a de la pression administrative, des zones d'éducation où l'enseignement est au rabais c'est génial. Moi, pour avoir été en classe en banlieue et à paris, je sais que dans les quartiers, l'enseignement est en dilettante et ça fait baisser le niveau d'une manière générale. Donc je ne peux pas avoir un discours om je dis que ça, c'est génial pour les petits d'aujourd'hui ! Non, je dis que c'est une situation dans laquelle on était, ce n'est pas renier l'histoire des banlieusards, bien au contraire. Mais c'est vouloir avoir de l'ambition et aller vers le haut. Parce-que, la France c'est un pays où il fait bon vivre en général mais c'st un discours que je ne peux pas tenir aux gens de Montfermeil !
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