Etienne Daho : « toutes mes chansons parlent de moi... »
Le titre ne pouvait être plus
laconique : « Daho Pleyel Paris », toutes les infos y sont....
Sous ce prosaïque intitulé en forme de brève journalistique, sont publiés un
double cd et un dvd, enregistrés le 3 décembre 2008, salle Pleyel à Paris. Un
concert très spécial, dans l'écrin solennel d'un lieu d'ordinaire voué à la
musique classique, que Daho et les siens (dont un trio de cordes accortes...) ont
investi en douceur pour une seule soirée, clôture à leur tournée marathon
baptisée « Obsession tour ». Au programme, la plupart des titres du
dernier -et très bel- album « L'Invitation », agrémentés d'un rapide
panorama de la carrière de l'Etienne (un quart de siècle, déjà...), depuis
« Mythomane » le premier album en 81.
Une bien belle Invitation, luxueusement arrangée et sobrement réalisée,
qui réussit à tromper l'ennui que génèrent habituellement les concerts filmés.
Prétexte à rencontrer le Daho en question pour le passer à... la question.
Un concert salle Pleyel, ça n'est pas très rock'n'roll comme endroit...
C'est une salle plutôt consacrée à la musique classique, c'est vrai, mais qui s'ouvre à d'autres styles : Bashung, par exemple, s'y est déjà produit. Quand tu joues, tu transportes ton univers partout, on te donne un lieu, tu l'occupes, tu en fais ce que tu veux. A Pleyel, au début, les gens étaient sagement assis et puis ils se sont levé, et tout s'est décoincé ...
Dans quel esprit s'est effectué le choix des chansons, pour ce concert un peu spécial ?
Le pari, c'était de réussir à agencer des titres représentant des époques différentes, et d'en faire quelque chose de cohérent. Entre les albums des débuts, assez électro pop, et les derniers, on peut avoir l'impression que ce sont deux personnes différentes qui chantent... J'avais très à cœur de ne laisser tomber aucun album, d'interpréter au moins un titre de chacun, tout en gardant la même émotion.
Il y a beaucoup de titres du dernier album, « L'Invitation », et finalement, excepté « Mythomane » ou « Epaule tatoo », assez peu d'anciens tubes...
Le problème avec les tubes, c'est
qu'ils finissent par prendre trop d'espace et masquer le reste, alors j'ai eu
tendance à les mettre un peu de côté, pour qu'on écoute les nouvelles ou qu'on
redécouvre les anciennes moins connues. Je fais des albums depuis quelques
années, certains ne sont pas évidents immédiatement, mais on peut les
redécouvrir au fur et à mesure, avec le temps. Par exemple, quand les gens
redécouvrent « Ouverture », une chanson qui a dix ans, ça me fait plaisir.
Comme beaucoup d'artistes du disque, je suis dans un système basé sur la
rentabilité immédiate, les ventes, la place dans les charts, dans les médias,
ça conditionne beaucoup la manière dont on perçoit mon travail, rien à voir
avec la qualité. Je préfère faire des albums dans lesquels on entre peu à peu,
en prenant son temps, six mois ou un an après.
Etienne Daho : « Ouverture »
http://www.youtube.com/watch?v=HwogqwqOcYM&feature=related
Pour vous, le mp3 n'a pas signé la mort de l'album, en tant qu'œuvre à part entière ?
Je tiens plus que jamais à la notion d'album, avec une cohésion, un ordre des chansons, comme un tout. Le mp3, c'est pratique, on peut courir, se promener dans la rue avec un casque sur les oreilles, mais ça ne remplacera pas le plaisir d'écouter un disque chez soi, avec un vrai son. Les gens auront toujours besoin de musique, on n'en a jamais consommé autant que maintenant. Amasser 2500 chansons sur son ipod, c'est génial mais on s'en lassera. Quand tu as trop de jouets, tu ne joues plus avec. Tu finis par revenir au bon vieil ours en peluche...
Il y a une chanson très émouvante, « Boulevard des Capucines » qui parle de votre père, que vous avez à peine connu. Vous teniez à la chanter sur scène ?
Elle est assez nue, juste guitare et voix, je sentais que je devais avoir une certaine tenue, ne pas en rajouter dans l'émotion. La première fois que je l'ai chantée à l'Olympia, il y avait un silence oppressant dans la salle... Il a fallu que je me fabrique une armure, pour ne pas craquer. C'est à la fois une chanson très intime et assez universelle : beaucoup de gens ont ce genre de problématique avec leurs parents, je n'ai pas ce triste privilège. Après tout, c'est ça faire des chansons, essayer de toucher à l'universel. Mais j'ai beaucoup hésité avant de l'enregistrer. Je pensais que c'était une erreur, qu'on allait dire, ça y est, il parle de sa vie privée... Pourtant, toutes mes chansons sont impudiques, puisqu'elles parlent de moi, d'une façon ou d'une autre. Peut-être que le timbre de ma voix fait qu'on ne discerne pas toujours une certaine violence, une certaine gravité dans les textes.
Etienne Daho : « Boulevard des Capucines »
On vous considère comme une sorte de dandy pop, d'éternel habitué des pistes de danse, vous vous sentez à l'aise avec ça?
Je sais que j'ai une image
lisse qui doit être un peu chiante, mais qui ne reflète pas du tout la réalité de mon quotidien. Je
suis quelqu'un qui a des élans trop intenses pour être le dandy qu'on croit.
Pour moi, le dandysme c'est le romantisme jusqu'à la mort, ça n'est pas
seulement porter des lunettes noires et arborer une mèche. Jacno était un pur
dandy, qui a été jusqu'au bout de sa destruction. La mort, je l'ai côtoyée
enfant, pendant la guerre d'Algérie, et je pense que ça m'a donné une énergie qui
me permet de savoir quand je vais trop loin. Avec les années, être en bonne
santé me semble important. Donc je fais beaucoup plus attention, maintenant.
Pendant les tournées je ne sors plus jusqu'à six heure du matin, même si j'en
ai parfois très envie...
Dans le dvd, chacun des musiciens semble tenir une place aussi importante que la vôtre. Comme si c'était un groupe qui était sur scène, et non le seul Etienne Daho...
Le principe, c'était que chacun devait être filmé autant que moi, avoir le même nombre de plans. Avant ce concert, nous avons fait une tournée très longue, plus de 80 concerts, j'avais l'impression rassurante de faire partie d'une équipe, d'être bien entouré. Depuis toujours, j'ai eu envie d'être le chanteur d'un groupe, de ne pas tout porter sur mes seules épaules. J'ai débuté comme ça.
Vous vous souvenez de votre tout premier concert ?
Pas vraiment, c'était en 1979, dans le cadre du premier festival des Transmusicales, une sorte de happening avec tous les musiciens de Rennes. J'étais un peu défoncé, je ne me souviens plus de ce que j'ai fait ce soir là... J'ai du chanter « As tears go by » des Stones, ou quelque chose comme ça...Un jour il y aura peut-être des images très embarrassantes qui vont ressortir !
On a souvent parlé de vos influences musicales, en citant notamment le Velvet Underground. Mais vous avez aussi toujours été fan de musique soul...
Mon premier vrai choc, c'était la Motown, des chanteurs comme Smokey Robinson ou Marvin Gaye. Je rêverais de faire un jour un disque comme ça... En France on connaissait peu la Motown, à part les tubes des Supremes ou des Temptations. Pour moi, cette musique a quelque chose en plus, quelque chose qui pétille, avec du glam, du rêve, et un répertoire fabuleux. Comme son nom l'indique, c'est une musique de l'âme, une musique dont je ne me lasse pas. Récemment, j'ai découvert un magasin de disques à Paris, qui vend tous les vieux vinyles de la Motown, une vraie caverne d'Ali Baba !
Smokey Robinson : « The tears of a clown »
En général, vous êtes un grand consommateur de musique ?
Ah oui, j'en écoute tout le temps, et pas que de la soul, également de la pop et du rock. En ce moment, je suis fan de groupes comme Coming Soon, Girls, ou d'artistes comme Jeffrey Lewis ou Howard Hugues.
Vous avez collaboré avec Françoise Hardy ou Dani. C'est une passion pour les chanteuses yéyé ?
J'ai travaillé aussi avec Jane Birkin, Marianne Faithfull, Brigitte Fontaine, Vanessa Paradis, et avec des hommes comme Jacques Dutronc, Alain Bashung ou Daniel Darc... Ce qui est vrai c'est que certains artistes des sixties sont pour moi comme une madeleine de Proust. Mais je suis plus fan de musique que de gens. J'ai d'abord de l'admiration pour leur musique, ensuite, je suis ravi si je peux les rencontrer. Comme avec Smokey Robinson, on s'est parlé, on a fait des photos ensemble, un vrai bonheur. La seule personne que je n'ai pas eu envie de rencontrer, c'est Lou Reed, parce que je crois que c'est quelqu'un d'assez compliqué... Mais en même temps ça colle bien avec ce qu'il écrit.
Et Nico, la chanteuse du Velvet Underground ?
J'ai une anecdote à son sujet. Un jour, j'étais dans un hôtel à Londres, et elle est venue me rendre visite. Le problème, c'est que je partais faire une télé en Irlande, j'étais en retard, j'avais un avion à prendre et j'étais déjà dans le taxi. Elle a frappé au carreau, mais je n'avais pas le temps de prendre un verre avec elle. Après ça, elle n'a jamais voulu me reparler. Puis un jour, j'ai appris sa mort dans un avion, en lisant le journal...
Nico : « I'm not saying »
Vous avez été récemment nommé Officier des Arts et des lettres, ça fait quelle impression ?
Je ne suis pas très friand d'honneurs, mais j'ai ressenti ça comme un témoignage d'affection. J'ai l'impression de venir de loin, rien ne me prédestinait à ça, je ne connaissais personne, je ne suis pas spécialement musicien, j'ai eu un parcours dans mon enfance et mon adolescence assez chaotique, alors se voir remettre une médaille par un ministre qui fait un discours, ça m'a fait bizarre. Comme si l'on parlait de quelqu'un d'autre... Mais ça m'a permis de faire une fête, avec tous les amis qui ont été là depuis le début. Et je pense que pour ma mère, qui n'a pas eu une vie très simple non plus, c'était important...
Des projets ?
Je viens d'enregistrer, avec Jeanne Moreau, l'intégralité du « Condamné à mort » de Jean Genêt, dont je reprends sur scène un extrait, dans la chanson « Sur mon cou ». C'est un texte d'une beauté inouïe, un poème qu'il a écrit en 1942, quand il était en prison pour vol. Jeanne Moreau était venue me voir à l'Olympia, et l'idée nous est venue d'enregistrer ce texte ensemble. Il y a huit chansons, le reste est lu, par elle et moi. C'est l'occasion pour moi d'entrer dans un autre monde que celui de la pop. Se confronter à la plus grande actrice française, c'est un défi excitant et risqué : soit je monte une marche, soit je dégringole l'escalier...
Etienne Daho : « Sur mon cou », live
Au fait, et le cinéma ?
J'ai fait quelques films, mais plus par amitié que par véritable passion. J'aime trop la musique... La seule fois où j'ai regretté de ne pas être dans un film c'était dans « 17 fois Cécile Cassard », de Christophe Honoré, avec Béatrice Dalle. J'avais refusé le rôle parce qu'il y avait des choses qui me gênaient dans le scénario. En fait c'est Romain Duris qui a été choisi, et finalement il a enlevé tout ce qui me posait problème...
Une longévité comme la vôtre, c'est quoi le secret ?
J'ai envie de répondre, comme pour tous les artistes, beaucoup de travail et un peu de talent. La musique, c'est ma vie, pas seulement un hobby, j'ai ça dans la peau, dans les cellules, ça passe avant tout, c'est la chose la plus importante de mon existence.
Votre album préféré, parmi les vôtres ?
« L'invitation », bien sûr. J'aime beaucoup « Eden » aussi, et « Réévolution », car ils font partie de ces albums que j'ai enregistré comme si c'était le dernier, comme si tout devait s'arrêter demain. En fait je pense que tous les albums devraient être faits comme ça...
Etienne Daho : « L'invitation »
le site d'Etienne Daho : http://www.etiennedaho.com/


