Jeff Buckley, la grâce soldée
Il fut sans doute le plus fulgurant feu-follet de l'histoire du rock... Un soir de mai 1997, Jeff Buckley, une chanson aux lèvres, disparaissait dans les eaux sombres du Mississippi. Et laissait, outre une cohorte de fans éplorés, un disque unique, hors du commun, une sorte de chaos lyrique aux harmonies angéliques, un disque foutraque et merveilleux, judicieusement intitulé « Grace ». Un disque, un seul, si l'on excepte le « Live at Sin-é », mini-album témoignage, en quatre morceaux, des débuts solitaires du troubadour dans un bistrot de Manhattan. Depuis, ça n'a pas arrêté. Pas une année sans la publication d'une réédition, d'une énième compilation ou d'un pénultième disque « live ».
C'est que, entretemps, le turbulent fils de Tim Buckley, à l'instar d'un Jim Morrison ou d'un Kurt Cobain, est devenu une véritable icône postérisée, une sorte de martyr du rock, avec ses fidèles et ses disciples, célébré par moult biographies, bouquins commémoratifs et autres numéros spéciaux. Ce qui fait les affaires d'une industrie phonographique jamais en retard quand il s'agit de rentabiliser sa camelote et de multiplier les petits pains : on a déjà assisté à ce genre de marché aux puces avec Elvis Presley ou Jimi Hendrix, c'est désormais Jeff Buckley qui s'y colle, paix à son âme et tant mieux pour ses héritiers. ![]()
Çà a commencé quelques mois à peine après sa mort, avec un premier disque posthume, double de surcroît, intitulé « Sketches for my sweetheart the drunk » : le brouillon de l'album sur lequel il travaillait, ébauches de chansons, maquettes et chutes de studio. Sur le coup, on s'était dit, bon, après tout, voilà un témoignage qui peut intéresser à la fois les fans et les historiens. Ensuite, les « live » se sont mis à affluer : « Live at the Olympia », concert enregistré en février 95, et qui vaut surtout par la version publique du mythique « Halleluyah » de Cohen, et celle du non moins culte « Kick out the jam » du MC5. Puis est arrivé un nouvel album live, intitulé « Mystery White boy », enregistré aux Etats Unis lors de la dernière tournée et dans lequel, outre le répertoire habituel, Jeff le lutin reprend des chansons d'artistes aussi éclectiques que Judy Garland, Big Star et les Smiths. Evidemment, le petit « Live at Sin-é » n'a pas tardé à faire l'objet d'une réédition augmentée (18 titres !), avec dvd bonus, s'il vous plaît.
L'album « Grace », lui aussi, a eu droit à sa réédition de luxe (comme son prix), en deux volumes intitulés « Legacy » et accompagnés du rituel dvd. Sans oublier les compilations, comme « Songs to no one » ou « So real, Songs from Jeff Buckley », cette dernière rééditée à l'identique chaque année, des fois qu'on serait passé à côté. Il y a même eu, je ne rigole pas, un cd entier d'interviews, même pas pirate car dénichable sur le site de la Fnac. Site sur lequel on trouve l'album « Grace », l'unique chef d'oeuvre, faut-il le répéter, de Buckley le magnifique, négligemment soldé dans sa version originale à 7 euros...
Non Jeff, t'es plus tout seul... Les marchands du temple sont avec toi. Et nous, les fans gogos, on ne sait plus à quel deuil se vouer.

Non, en fait, ils ne suffisent pas tout à fait. J'aimerais pouvoir réentendre ce concert au festival des musiques sacrées de Saint-Florent-le-Vieil avec Alim Qasimov. Il manquera le jardin et les bougies à la citronnelle.