Le R&B est-il de droite ou d'ultragauche? (Part 2 : en ce moment, d'ultragauche, mais plus pour longtemps)
J'ai pas mal réfléchi ces temps-ci, et j'en suis venu à éliminer l'éventualité d'une vie conjugale épanouie entre Beyoncé et moi. Certes, la jeune Texane est canon, conquérante, fortunée, et on la voit dans ses clips habiter son corps avec une intensité qui me laisse supposer qu'une fantastique alchimie naîtrait spontanément de nos ébats. Mais en dehors de ça, j'anticipe déjà ses caprices, son narcissisme, son manque d'écoute face à mes possibles doutes de pré-trentenaire tourmenté, sa sévérité presque trotskiste face à mes atermoiements de privilégié. Et surtout, je redoute d'avance ses sautes d'humeur, cette tendance pathologique à changer d'avis et de discours comme de coupe de cheveux. Il n'y a qu'à écouter les paroles de ses singles pour comprendre que Beyoncé, au fond, ne sait vraiment pas ce qu'elle veut : un coup, elle cherche un homme viril et courageux pour la défendre et la rassurer (« Soldier » avec Destiny's Child), le lendemain elle clame son indépendance et sa fierté féminine (« Independent Woman », toujours avec son ancien groupe), puis le surlendemain elle fait l'apologie du mariage (« Single Ladies », extrait de son dernier album), pour finalement muer en impitoyable femme sur-testostéronée à discours à la fois révolutionnaire et ultralibéral (sur « Diva », son avant-dernier single), avant de carrément plonger dans la mégalomanie de couple ("Ego", où elle active à nouveau le fantasme phallique, regardez à 1:54 dans le clip ci-dessous, vous comprendrez).
Sur l'hypothétique échiquier politique du R&B, Beyoncé se comporte donc un peu comme un mélange de Bernard Tapie et Jean-Pierre Soisson : elle mange à tous les râteliers, tout en parvenant immanquablement à convaincre - on croit toujours plus fort en ses billevesées. Personnellement, ce côté girouette pourrait encore plus m'agacer que l'attitude de peste complaisante de Sheryfa Luna, en ce qu'elle témoignerait d'un hyperpragmatisme assez affligeant. Mais en zappant d'une idéologie néoconservatrice (« Soldier » ou « Single Ladies » soutiennent directement la société patriarcale à l'ancienne, où l'homme fort protège la femme faible, ou en tout cas la femme qui se croit faible) et subversion crypto-féministe hardcore (« Diva » revendique, sinon une inversion des rapports hommes/femmes, au moins une émancipation agressive et virilisée des femmes, voire une politique de choc, de provocation des mâles), Beyoncé ne cherche pas juste à hurler son opinion avant d'en changer le lendemain, et ainsi de suite. Elle agit bien plutôt en gestionnaire de carrière chevronnée et fidèle disciple de Bowie ou Madonna : la pop star ne peut conserver son statut qu'en changeant d'image à chaque nouvelle apparition.
Donc : je suis, en vrac, une grosse castratrice, comme ci-dessus, mais aussi une petite chose fragile, une femme saine et équilibrée, une enfant gâtée borderline, puis donc, aux dernières nouvelles, une vraie mégalomane épanouie dans mon couple avec un autre mégalomane - à savoir Jay-Z, qui n'en demande peut-être pas tant, mais c'est un autre problème. Beyoncé suit avec ses "humeurs" exactement la même logique que lorsqu'elle enchaîne ballades pop-rock mélodramatiques, sucreries soul rétro, slows langoureux à l'ancienne ou grenades électroniques à balancer sur les dancefloors. A la carte, comme un iPod, elle propose différentes musiques, différentes émotions, et différents styles, différents corps.
Le personnage joué par Beyoncé Knowles change donc tout le temps, mais n'a, du coup, plus rien de définissable, plus rien de réel en tout cas. Regardez l'évolution de ses expressions faciales depuis le début de sa carrière : on dirait aujourd'hui que son visage fonctionne comme une enveloppe humaine, une coque modulable, un tissu de peau qui n'attend que la forme d'une âme pour être moulé de telle ou telle façon, comme son propre corps, lui-même si expressif, moule ses vêtements de telle ou telle façon. Vu sa capacité à se démultiplier, pas étonnant que ses fans restent accro : ce n'est pas une, mais plusieurs femmes qu'ils admirent en elle depuis des années ; et si d'aventure Beyoncé se montrait plus stable, plus naturelle, plus humaine, elle ennuierait certainement ces jeunes filles pubères ou post-pubères qui composent la majorité de son public, ces créatures impatientes et avides de nouveautés, ravies de trouver à chaque fois un nouveau support à leurs fantasmes narcissiques. Mais au-delà de cette simple stratégie de communication, c'est surtout cette versatilité absolue qui fait d'elle un sublime vecteur d'émotions adolescentes, capable de caprices et de contradictions totalement indispensables, selon moi, à l'élaboration d'une véritable « œuvre pop » - œuvre qui, en l'occurrence, restera probablement une des plus marquantes de la musique commerciale de ces dix dernières années, qu'elle soit de droite ou de gauche.

Yen a kim désespèrent
Monsieur l'auteur de cet article, je suis désolé pour vous, le niveau culturel de la plupart des commentateurs de votre article est trop faible pour qu'ils y comprennent quelque chose, et se réfugient donc dans le "on s'en fout de tout ça, on l'aime"...tant mieux pour eux, ils dormiront tranquilles.
Mais pour revenir à votre thèse, certes amusante, elle est dénuée de sens lorsque l'on prend un peu plus de recul, et qu'on s'aperçoit que le monde industrialo-musical ne peut évidemment pas "être de gauche", pour faire simple. Meme s'il peut exploiter quelques images révolutionnaires, cela n'enlève rien à l'univers bling bling, creux et capitalistique de l'industrie du disque.
Beyoncé, bonne oui, de gauche, faut pas exagérer. Milliardaire attirante, mais egoiste comme tous les milliardaires.