Chronique d’un chef-d’œuvre souterrain
Pour ceux qui l'ignorent (nombreux, c'est à craindre) Elbow est un quintette pop rock né dans la ville de Bury, à proximité de Manchester, au milieu des années 90. Pas le Manchester qui pouvait frimer sur l'air du « Et oui môôôôsieur notre ville a eu les Buzzcocks, Joy Division, The Smiths, New Order, Happy Mondays, The Stone Roses, les soirées de la Hacienda, Oasis ! » A la fin des années 90 ces blaireaux de frères Gallagher ont foutu le camp. Quels sont les groupes ou artistes du cru capables de continuer à assurer la suprématie de la ville du nord sur le reste de l'Angleterre ? Badly Drawn Boy, son bonnet en laine, son envie de devenir Lennon à la place de Springsteen ? Les Doves et leur pompe pataude des Stone Roses ? Au milieu de tous ces disques absolument pas cruciaux, il y a Elbow. Un quintette dont le crime serait une remarquable absence de sex appeal (ces gens-là sont aussi glamour qu'un militant du PCF, ne le nions pas). Un groupe qui croit qu'on peut écrire des chansons pop aussi sophistiquées que celles de Radiohead mais sans la frime cérébrale et technologique. Un de ces combos d'Angleterre, comparé un nombre incalculable de fois à Coldplay, mais qui n'a jamais rempli un stade de football, ni jamais demandé en mariage Gwyneth Paltrow. Hormis le charisme, la chance, les connections avec le monde du business, l'alcoolisme notoire, les grandes gueules, la prétention que manque-t-il vraiment à Elbow pour passer dans une autre dimension ? Peut-être un chef d'œuvre incontestable. Les disques signés par le quintette ont tous été d'agréables enregistrements de pop torturée. « Asleep In The Back » (2001), « Cast Of Thousands » (2004), « Leaders Of The Free World » (2006) : aucun n'a la puissance de « The Seldom Seen Kid ». Tant et si bien qu'il aurait été de mauvaise foi de beugler quelque chose comme : « Ouais ! Pourquoi Coldplay et Radiohead ça marche alors que tout le monde se fout d'Elbow ! »
Récemment je n'ai fait qu'écouter « The Seldom Seen Kid », quatrième et grandiose album d'Elbow. Ce disque sorti en mars dernier en Angleterre devrait enfin faire l'objet d'une sortie ces prochains jours en France. Pourquoi ? Pas pour la bonne raison que ce disque est très largement supérieur à la moyenne. Plutôt car, en septembre dernier, Elbow a gagné le Mercury Prize (récompense suprême en Angleterre, censée couronner un groupe hors du système commercial). Au nez et à la barbe des plus hype The Last Shadow Puppets ou Burial, en plus.
ELBOW A LA REMISE DU MERCURY PRIZE 2008
Ce n'est que justice car le quatrième enregistrement d'Elbow est un des rares albums récents à qui l'on puisse apposer le label de chef d'œuvre. Hors du temps et hors des modes. Bon évidemment il est à craindre que ce disque ne s'écoule pas par palettes entières pour autant. Pas impossible que certains trouvent ce genre d'enregistrement trop long à agir sur le cerveau de l'auditeur lambda habitué au format MP3.
« The Seldom Seen Kid » est une œuvre pop compliquée, parfois même un peu trop alambiquée. Elbow chasse sur le terrain de groupes psychédéliques comme Pink Floyd, Grandaddy ou, allons-y carrément, les géniaux Talk Talk de Mark Hollis. Dans certaines compositions au lyrisme abattu comme « Weather To Fly » ou « An Audience With The Pope » on retrouve la même sophistication. La même noirceur. La même fragilité. Le même humanisme également. Elbow à travers la voix de son leader Guy Carvey est ce genre de groupe à scruter l'humanité Tout cela planqué derrière des arrangements à cheval entre new wave, musique contemporaine, gospel et pop sixties. Sur « Ground For Divorce » ou « The Fix » (en duo avec le crooner britannique Richard Hawley) cet album tient presque plus de la peinture impressionniste que du simple recueil britpop en 12 mouvements. Chez Elbow, les notes, le chant, les rythmiques se confondent d'abord. Puis, très vite tout s'envole lentement vers le ciel. Tout se mélange harmonieusement en une espèce de matière nuageuse.
ELBOW « Ground To Divorce »
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Rien ne dit que les médias vont crier au génie en écoutant cet album. C'est vrai ça, il y a Franz Ferdinand, Lily Allen, U2, PJ Harvey, White Lies ou encore les Arctic Monkeys qui s'annoncent. Rien n'empêche de penser que dans quelques années, quand tout se sera calmé, nous pourrons écouter « The Seldom Seen Kid » avec la distance nécéssaire, celle que demande les grands disques. A ce moment nous serons plusieurs à nous exclamer, un peu honteux d'avoir laissé passer ce groupe : « Bon dieu mais le « Queen Is Dead », « O.K Computer » ou « Laughing Stock » des années 00 existait. C'était Elbow qui l'avait écrit ! »
ELBOW « The Bones Of You »
Jean-Vic Chapus
