Danny Boyle : « La pop est un baromètre fiable de l’état de la jeunesse »
Après la sortie de « Trainspotting », votre nom a été mis en avant comme celui de Quentin Tarantino. Avez-vous eu le sentiment de devenir un cinéaste rock star ?
Ce que je vais dire va être très ennuyeux: ma vie privée n’a jamais connu le moindre excès notable. L’existence de rock star n’aurait pas pu marcher sur un type comme moi. Je suis trop bien élevé pour me défoncer ou détruire ma chambre d’hôtel. Je suis trop timide et misanthrope également. J’ai grandi dans un environnement très religieux, très strict. Je ne suis pas catholique, mais, ma famille aurait aimé que je devienne un homme d’église. J’ai failli entrer dans les ordres, sans blague. Avec ce genre d’éducation, tu portes un fardeau de culpabilité sur tes épaules. Quand le succès de « Trainspotting » est arrivé, je n’ai pas réussi à en apprécier les conséquences. J’étais toujours dans mon vieux complexe catholique : « Ce n’est pas possible. Je ne mérite pas, ce succès. Un jour, les gens vont se rendre compte jusqu’à quel point je peux être un véritable imposteur ! »
Vous êtes né en 1956. Au milieu des années 70 l’Angleterre devient punk. Avez-vous adhéré à ce mouvement ?
A la fin du lycée, j’avais déjà entendu parler des Stooges et de tous ces groupes rock arty qui gravitaient au CBGB de New York. Quand cette musique est arrivée en Angleterre, j’étais déjà préparé à aimer ce mouvement. Le punk c’est mon premier vrai sentiment d’appartenance à un courant de pensée. Ce n’était pas de la musique. C’était de la loyauté. Encore aujourd’hui mon groupe de référence, ça reste The Clash. J’ai commencé à apprendre le théâtre le jour, tout en devenant punk la nuit. Un chouette exercice très formateur (sourire).
A travers ses chansons The Clash parlait beaucoup d’engagement politique. Etiez-vous réceptif à ce discours ?
La pop est un baromètre fiable de l’état de la jeunesse et de la société pourrie dans laquelle elle essaye de survivre. C’est pour ça que j’y suis tellement réceptif. Il n’y a pas que des chansons dans tout ça. Il y a surtout une attitude globale. The Clash a mis des guitares et des slogans sur notre refus à subir la politique de Margaret Thatcher et de sa clique. Ils se comportaient comme un groupe en guérilla contre le pouvoir en place. Je viens du nord de l’Angleterre. J’ai vu beaucoup d’usines fermer leurs portes et encore plus de braves types se retrouver brisés par le système, sur le carreau… Après cela il y avait l’alcoolisme, la drogue… The Clash a redonné de l’espoir car ce groupe ne se foutait jamais de la gueule de ses fans. Ils ne nous prenaient jamais de haut. Ils sortaient des doubles ou des triples albums, mais qui coûtaient le prix d’un 33 tours. Ce genre de truc force le respect !
THE CLASH – INTERVIEW AVEC TOM SNYDER 1981
L’état d’esprit punk- faire tout soi-même avec les moyens du bord, défier les autorités morales- a-t-il donné un sens à votre travail de cinéaste plus tard ?
J’ai commencé dans le théâtre. Mes films ne se font pas avec des moyens, disons, trop misérables, mais ils parlent quand même de la rue. Sans arrêt. Que je tourne en Ecosse, en Thaïlande ou en Inde je me concentre toujours sur les endroits où il y a une énergie: la rue, les quartiers pauvres, là où sont les outsiders. Comme les punks, je ne prends jamais mes personnages en pitié : je laisse la parole à la rue. Le scénario original de « Slumdog Millionnaire » m’a attiré justement car il parle de ça : les gamins des rues qui va prendre l’ascenseur social grâce aux jeux télévisés.
EXTRAIT DE « SLUMDOG MILLIONNAIRE » (Danny Boyle) B.O « Paper Planes » M.I.A
Etait-il difficile pour un jeune cinéphile britannique de ne pas avoir de modèles nationaux, dans votre domaine, aussi forts que ceux existant dans la pop musique ?
Quand je me suis vraiment intéressé au cinéma, je me suis tourné vers les réalisateurs américains capables de jouer avec des notions comme la violence, l’urgence de la mise en scène. Ma grande référence dans ce domaine, ça reste Martin Scorsese ou Francis Ford Coppola. Des films comme « Taxi Driver » ou « Apocalypse Now » m’ont marqué. Je voulais m’orienter vers le théâtre par goût des beaux textes. Avec ces films américains, j’ai compris ce que je voulais faire de ma vie. Plus tard il y a eu David Lynch. « Elephant Man » et « Blue Velvet », principalement. J’aime être secoué. J’aime les artistes qui expriment un point de vue qui vient de la rue.
Votre cinéma est marqué du sceau de la techno culture. De quelle façon la musique electro est-elle rentrée dans votre vie ?
J’ai recommencé à m’enthousiasmer pour la pop quand je suis tombé, par le plus grand des hasards, dans une des premières soirées acid house à Manchester. Il y avait une ambiance démente. Les gens souriaient. Tout le monde levait ses bras au ciel, prenait des ecstasy. J’ai adoré voir des petits blancs enfin danser. A l’époque je bossais pour la télévision. Le mouvement techno m’a donné l’ambition qui me manquait pour me lancer vraiment dans le cinéma. Je me suis dit : « Ca y est, mes aspirations personnelles sont enfin raccord avec celles de l’époque ! » Il y a un vrai sens du collectif dans la techno. Des gens comme KLF ou Underworld ont juste repris les choses là où The Clash les avait laissés. J’aurai adoré filmer ces scènes de communion auxquelles j’ai assisté dans les clubs.
KLF – « AMERICA : WHAT TIME IS LOVE »
Vos premiers films sont-ils aussi les produits de la société britannique d’avant Tony Blair ?
Prenez mon premier film, « Petit Meurtre Entre Amis ». Tout tourne autour d’un concept : la corruption, la nature envieuse de l’être humain. Prenez une poignée de jeunes mecs bien sous tout rapport, foutez leur une valise pleine de billets de banque entre les mains. Tôt ou tard ils vont se transformer en salopards, ils vont s’entretuer. Margaret Thatcher et John Major avaient fait de nous ce genre de caricatures. Pour « Trainspotting » c’est à peu près le même constat mais en plus violent : les personnages du film comme Mark Renton ou Spud sont des paumés. Ils cherchent leur place dans la société. Ils refusent de grandir. Ils préfèrent rester entre amis et se droguer plutôt que de se confronter au monde du travail qui, de toute façon, va les exclure. Le cinéma anglais ne pouvait pas nier que cette génération existait dans les années 90. Le gros problème c’est que les choses n’ont pas tellement changé.
SCENE FINALE DE « TRAINSPOTTING » - UNDERWORLD « BORN SLIPPY »
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