Bill Callahan, en route pour les festivals !
Deuxième album sous son vrai nom et deuxième chef-d’oeuvre intouchable pour Bill Callahan. Où quand le penchant pour un certain classicisme (violons, pianos, batteries mates et tout le bazar) aboutit non pas à l’affadissement des saveurs corsées des années Smog, mais à leur affirmation sereine et sublimée (par le temps, les mélodies, la réflexion, etc.). A l’inverse d’un Bonnie ‘Prince’ Billy dont on peine à comprendre l’engouement permanent que ses derniers albums suscitent, voici LE grand songwriter américain de son époque. Il se produira au festival de La Route Du Rock le dimanche 16 août, et à Rock En Seine le vendredi 28 août.
On plaindrait presque les adorateurs acharnés des tout premiers albums de Bill Callahan, alors tapi derrière l’idiome Smog, ces enregistrements ultra-lo-fi tels que « Julius Caesar» où la violence sourde était justement assourdissante et où le souffle de la bande semblait cracher des choses encore plus horribles que celles racontées par l’homme au micro. On les plaindrait presque, ces maniaques de l’authenticité rugueuse made in 4-pistes-land car Callahan n’a eu de cesse, à l’instar de son ex-âme soeur Chan Marshall, de faire évoluer, jusqu’à la remettre frontalement en cause, la forme extérieure de ces enregistrements initiaux. Par une incompréhension qui confinait parfois à la surdité, Smog fut donc longtemps étiqueté comme « folk lo-fi dépouillé» alors même que sa discographie devenait de plus en plus ample et lumineuse avec le temps (cf. le splendide et presque apaisé « A River Ain’t Too Much To Love» , 2005). Pour expliciter peut-être cette volonté de larguer les amarres avec un nom de projet dont les représentations n’étaient plus en accord avec les aspirations de son auteur, Bill Callahan sortit en 2007 un premier album sous son vrai nom, le chef-d’oeuvre passé sous silence « Woke On A Whaleheart» . Un vrai déclic : ce songwriter qu’on présentait comme psychorigide et volontiers sinistre livrait une petite dizaine de chansons plantureuses pleines d’une langueur et d’une indolence étonnantes (» Sycamore» , « Diamond Dancer» ), contrebalancées par une acuité textuelle au sommet de son art et totalement bouleversante. On comprit alors – un peu tard certes – que ce qui faisait Smog/Callahan n’était pas tant une complaisance à l’égard de ce qui dérange qu’une exigence impérieuse de vérité. Or, cette vérité, selon les époques, les aléas de la vie, les films qu’on voit ou les disques qu’on écoute, est sans cesse changeante. Nous sommes en 2009 et Bill Callahan vient de sortir « Sometimes I Wish We Were An Eagle» – un album dont on ne voit pas ce qui pourrait l’empêcher de nous accompagner loin au-delà du simple titre de « notre album de l’année» .
En 2009, Bill Callahan poursuit donc sa route vers le souple, le délié,
et arrange ses chansons comme il n’a encore jamais osé le faire – avec
force cordes et claviers. Les premières flottent bizarrement dans
l’azur comme chez Harry Nilson,
les seconds font des ronds dans l’eau autour desquels s’enroulent les
mélodies toujours plus dociles de notre baryton préféré. On se rend
compte a posteriori de l’importance qu’a eu dans sa vie d’artiste
l’écriture d’un titre tel que « Sycamore» dont l’ombre bienveillante
plane sur tout ce nouvel album, et en particulier sur « Jim Cain»
sublimissime pièce d’ouverture où Callahan profite du moelleux
d’édredon de la mélodie pour établir un constat lapidaire et désarmant
de lucidité sur son propre parcours : « I started telling a story without knowing the end» .
Neuf mots d’une simplicité biblique qui décrivent avec une exactitude
peu commune ce qui prendrait des mois chez le chroniqueur lambda. Neuf
mots qui mettent à nu la beauté sauvage et le pouvoir de fascination
d’une musique qui semble se construire à mesure qu’elle est jouée et
écoutée, dénuée de plan d’ensemble, dépourvue de destination précise,
passant et repassant si fermement et inlassablement sur sa terre de
départ qu’elle finit par la sublimer en un autre élément. Ainsi, à la
fin de « Too Many Birds» , Callahan construit une phrase (« if you could only stop your heart beat for one heartbeat» )
en la répétant et en lui ajoutant à chaque fois un mot supplémentaire,
lequel ne cesse d’en modifier le sens, jusqu’à ce que la dernière
syllabe ne soit dévoilée. Les passages obligés n’existent pas, les
raccourcis non plus. Pas plus que les petites facilités apprises dans
le grand livre de la composition ou de l’écriture.
Callahan, plus que jamais, reste fidèle à sa quête de la note juste, du
mot vrai, celui qui est encore plus beau que celui auquel on pouvait
penser, mais qui pourtant ne sonne pas « joli» . Cette démarche
implique d’évoquer, avec autant de générosité et de précision que les
victoires, les échecs (de la mémoire sur « Eid Ma Clack Shaw» , de la
réciprocité amoureuse sur « Too Many Birds» , de la foi sur
« Faith/Void» ) ou même les méandres d’une existence non linéaire (« I used to be darker/ then I got lighter/ then I got dark again»
sur « Jim Cain» ). Il faut donc répéter certaines choses, revenir
dessus – quitte à prendre le risque de lasser l’auditeur – ou au
contraire ne pas s’attarder sur d’autres, en apparence plus
remarquables. Simplement parce que c’est vrai et qu’il n’y a pas d’autre façon de le dire vraiment.
« Sometimes I Wish We Were An Eagle» est l’illustration estomaquante
d’un artiste pour qui la musique a toujours été le lieu d’une certaine
exactitude du ressenti à l’exprimé, et qui voit aujourd’hui cette
exactitude prendre l’ampleur des grands classiques (Leonard Cohen et
Lou Reed en tête). Simplement parce qu’elle est encore plus belle, plus
subtile, plus intelligente et bouleversante qu’il y a 16 ans.
Par Maxime Chamoux
