Joy Division : le mythe offert à la génération iPod
Durant toutes les années 80 et 90, le mythe de Joy Division a comme mariné dans le souvenir des nostalgiques de la génération New Wave. Certes, “Love Will Tear Us Apart“ était devenu une sorte de tube, mais le souvenir du groupe s’était un peu évaporé. Aujourd’hui, le quatuor de Manchester connaît un regain d’intérêt comparable à celui dont a bénéficié le Velvet Underground dans les années 90. Cet été, on a deux bonnes raisons de se replonger dans l’œuvre fondamentale de Joy Division. Commençons par le plus évident : « Control », le film du photographe-star Anton Corbijn qui sort en DVD.
C’est une œuvre évidemment fondamentale ne serait-ce que pour le coup de projecteur qu’elle porte sur la carrière fulgurante et éphémère de Joy Division, et surtout sur la personnalité bouleversante de son chanteur suicidé, Ian Curtis. Le film a pour lui sa beauté esthétique irréprochable (à commencer par le physique de l’acteur Sam Riley) et son prosélytisme pour la musique du groupe. Corbijn a le mérite de faire comprendre exactement au spectateur les raisons qui poussèrent inévitablement Ian Curtis à se passer la corde autour du cou cette nuit de mai 1980. On regrettera cependant qu’il reproduise mal le contexte qui créa l’alchimie unique entre les quatre Joy Division, sans quoi, la musique du groupe n’aurait jamais atteint une telle intensité. Ce qui tombe bien, c’est que le réalisateur Grant Gee (réalisateur du « Meeting People Is Easy » de Radiohead et de « Demon Days Live » de Gorillaz) rattrape ces lacunes avec son film documentaire exceptionnel consacré au groupe, et sobrement intitulé « Joy Division ».
Pour le coup, le mot chef d’œuvre n’est pas galvaudé tant en 90 minutes, toutes les facettes du groupe sont évoquées. Le personnage de Curtis apparaît plus schizophrène qu’écorché romantique. Le nom controversé du groupe, évoquant les « brigades » de prostituées qui venaient distraire les troupes allemandes durant la deuxième guerre mondiale, trouve son explication dans l’environnement dans lequel le groupe a évolué. Ce Manchester, monstre de saleté et de béton dans les années 70, en pleine crise du déclin de l’industrie textile. Ses habitants, traumatisés par le chômage et ruminant les souvenirs encore frais de la guerre. Et ces jeunes, sans doute plus pessimistes dans l’avenir que ceux d’aujourd’hui mais qui prennent les instruments dans l’enthousiasme du mouvement punk comme une dernière chance de s’en sortir. La suite, le regretté patron du label de Joy Division Tony Wilson le résume parfaitement ainsi : « Le punk disait à tout le monde d’aller se faire foutre puis Joy Division est arrivé dans le même mouvement pour dire : “Je suis foutu“ ». Relevons une dernière anecdote, parmi les nombreuses que recèle ce film, celle livrée par l’artiste Peter Saville, qui dessinait les fabuleuses pochettes du groupe. Pour le premier album de Joy Division, « Unknown Pleasures », il demande au groupe s’il veut avoir son nom sur la pochette. « Non », répondent timidement les musiciens. « -Et le nom de l’album ? -Non plus »Et là Saville explique qu’ils étaient aussi timides qu’arrogants car au fond, « ce n’est pas cool de mettre son nom sur la pochette du disque ».Tout le back catalogue de Joy Division est ressorti sur de luxueuses versions remasterisées chez Warner l’année dernière. Tout est évidemment téléchargeable sur les plateformes légales.
Benjamin Durand
Références :
« Control » de Anton Corbijn, DVD chez Seven Sept.
« Joy Division » de Grant Gee, DVD chez LCJ Editions Productions
